**** La Muse. ****




Il y à longtemps de cela, des années déjà, une nuit où l'orage grondait et le vent hurlait, et sous son souffle, les arbres pliaient et certains même, se brisaient... et l'enfant pleurait, ne pouvant s'endormir, seul dans la petite chambre sombre. Quand soudain, il fut pris de convulsions, et son père entra brusquement, juste à temps. Il le saisit, le prit dans ses bras, et vite, le déposa sur la table à langer de la salle de bains... dans ses yeux, il y eut une lumière aveuglante et pourtant douce, chaleureuse, agréable et réconfortante. L'instant d'après, il les rouvrait, son père lui tenait la langue pour qu'il ne l'avale pas. L'enfant était épileptique.

De ce qu'il avait vu à cet instant, il n'en dit jamais rien a quiconque, pas même un mot, pas une allusion, à aucun. Jamais.

Quand des années après, l'enfant était alors devenu un homme, il voyageait, loin de ses racines et de ses proches. Il était temps pour lui de changer, d'avancer, aller vers un autre ailleurs, de fonder, de créer.
Au hasard de ses pas, un soir, il se retrouve dans un bar, quelque part, au milieu de tout, au milieu de nulle part. Il est seul au milieu de tant d'autres, mais çà ne le dérange pas. Accoudé au comptoir, il sirote une bière de son pays, le houblon lui rappelle ses amis, il trinque a leur santé, pensée furtive des instants passés. Mais il sait que le carrosse du passé ne mène nulle part. Alors, il apprécie, tout simplement, griffonne dans son moleskine, s'échappe, s'évade, il imagine. Il pense à elle. Il est venu la rencontrer, la retrouver. L'homme d'à côté le salue, et ensemble ils discutent, tentent de se comprendre, dans les cris et le bruit ambiant de la grande salle sombre. Il est tard, les gens se retrouvent, s'embrassent, se serrent, s'enlacent, rient ensemble. Et il pense à elle, qu'il n'a jamais vue. Sauf une fois. Ailleurs. Là où les autres ne vont pas. Comme souvent, le vieil homme n'ose pas le regarder, mais ensemble, ils échangent. Il a vu ses dessins, sur le petit calepin. Ici et là, sont croqués quelques endroits, quelques instants. Des maisons, des arbres, des oiseaux. Ce qu'il aime, en fait. Avant de partir, il lui conseille de se rendre à une école d'art, où il va de temps en temps. Puis se séparent. L'idée lui a plu, alors le lendemain, il prend ses crayons, son calepin, et s'y rend, le cœur empli d'envie. Traverse le grand pont de métal, qui l'impressionne comme à chaque jour. Au loin, les buildings alignés surplombent l'East River, il les trouve beaux, même s'il les imaginait plus hauts encore. L'imagination n'a pas de limites. Arrivé dans Chinatown, et le long des petits magasins, aux enseignes multicolores, les trottoirs grouillent de monde, les sirènes des camions de pompier hurlent et lui rappellent son enfance, où il en rêvait encore. Mythiques. Les yellow cabs démarrent à toute allure, et les klaxons retentissent en permanence. Les visages défilent, au fil de ses pas. La ville est immense. Il lève les yeux au ciel, et entre les hauts balcons de Tribecca, pas un nuage, et les oiseaux dansent ensemble. Il traverse ainsi les 57 rues qui le mènent, les yeux grands ouverts, à la fameuse art school, vieille bâtisse entre les hauts gratte-ciels.

Il ouvre alors une porte, et les chevalets sont alignés en rang serré, et forment un cercle autour d'elle. Tous les yeux la contemplent, la scrutent, l'observent, dans un silence plus que religieux. Pas un mot, plus un bruit. Seuls les pinceaux s'expriment sur les toiles à peine peintes, tentent de la représenter, la mettre en valeur, capturer sa beauté, l'insaisissable beauté. Elle est là, allongée sous leurs yeux, sous la lumière, nue sur le drapé flamboyant. Ils l'admirent. Peu de temps auparavant, elle était entrée, élégante, belle et naturelle, et dans un geste léger et presque anodin, elle avait ôté sa robe, s'était déshabillée, ne craignant pas les regards envieux, qui n'osaient alors pas la regarder. Instant banal, instant suprême. Puis elle s'était allongée. Elle le savait, l'avait entendu venir, l'avait deviné. Et à son tour, il était entré. Et pour ne pas la gêner, s'était assis, sans un bruit. Il l'avait rejointe, en silence. Elle était là, et lui aussi. Leurs chemins s'étaient croisés. Enfin. Il La dessinait. Enfin, ils étaient réunis. Et il lui parlait, la rassurait. Lui disait des mots tendres, des mots doux, la réconfortais. Sans un mot. De la pensée. Il lui disait. Qu'elle était belle. Des années déjà qu'ils se cherchaient. Et enfin. Chaque coup de crayon était comme un geste d'amour, chaque instant était à fleur de peau, et il la regardait, l'appréciait, l'observait, la sentait, la dégustait, la savourait, l'enlaçait. Et elle le savait, le ressentait. Qu'elle était belle. Il faisait glisser ses yeux sur son corps, caressait la douceur de sa peau, effleurait ses hanches et ses seins si tendres, embrassait délicatement ses lèvres, sentait son souffle et son cœur à la chamade, quand il croisait ses si jolis yeux , lui susurrait à l'oreille, dans le secret de leur pensée, combien il l'aimait. Combien il la trouvait très belle...

Et ainsi, chaque jour, il se rendait à elle, traversait les cinquante sept rues a pieds, au milieu de la foule, la marée humaine, la ville immense, comme un chemin de croix, en appréciait chaque instant, chaque pas qui le menait à elle, et les rapprochait un peu plus l'un de l'autre. Ainsi chaque jour, ensemble, ils souriaient, le pas léger, et comme portés, ils se retrouvaient, se rejoignaient. Il lui parlait, lui disait qu'elle était belle, il ne pensait qu'à elle. C'était elle, il le savait.

Il ne l'avait jamais rencontrée, jamais vue. Juste une fois, il y a très longtemps, par une nuit d'orage, une fraction de seconde, un instant. Ils s'étaient croisés. Quelque part, autre part. Ailleurs.

Dans Un Autre Monde.
Dans La Lumière.


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